Article écrit par Raphaël Boué-Morel
Adieusiatz ! Aujourd’hui, la deuxième partie de l’épisode sur les trobadours, faisant suite à (vous l’aurez deviné) la première partie, qu’il est nécessaire de lire pour comprendre celle-ci (enfin après vous faites ce que vous voulez).
La fin’ amor, ou « amour courtois », est une forme d’amour médiévale qui trouve son paroxysme dans l’œuvre des troubadours. La fin’ amor consiste à courtiser une femme en valorisant sa valeur intellectuelle plutôt que sa beauté physique. Cette femme est bien souvent déjà mariée, et l’impossibilité d’effectivement pouvoir la courtiser est un ressort lyrique de la poésie troubadouresque. La fin’ amor est une forme d’amour considérée comme raffinée.
Notons que certains avancent que la valorisation des femmes nobles pour leur valeur intellectuelle peut expliquer le fait que le Catharisme ait pris en Occitanie mais pas ailleurs (on reparlera du Catharisme dans un futur épisode des cronicas).
Le genre troubadouresque se décline en une multitude de genres littéraires différents, les deux principaux étant la cançon et le sirventés. En voici une liste non exhaustive :
La cançon (chanson) est la forme la plus connue du genre troubadouresque. Elle a une thématique amoureuse, et c’est dans celle-ci qu’on retrouve la fameuse fin’ amor. Elle est terminée par un « envoi » (envoi ou tornada), qui sert d’adresse au destinataire.
Un exemple emblématique du genre est incontestablement L’amor de lonh (L’amour de loin), aussi connu sous le nom de Lanquan li jorn (son lonc en mai) (Quand les jours (sont longs en mai)), une cançon du troubadour Jaufré Rudel. En voici une interprétation par le spécialiste de musique médiévale Dominique Vellard :
Le sirventés est une chason engagée politiquement ou moralement, toujours signée, et en général avec une prise de risque : on s’attaque aux princes, aux nobles, aux comtes, au Saint-Siège, aux mœurs… Le sirventés commence toujours par une formule distinctive, du style « Cançon novèla farai », « Un cant novèl vòli far »… pour préciser que c’est bien tel ou tel troubadour qui est auteur du texte. Le joglar qui interprète le texte pour le troubadour n’est jamais tenu responsable des propos tenus : c’est toujours le troubadour lui-même qui est responsable.
Un sirventés est bien souvent satirique. Stylistiquement, il se rapproche de la cançon mais ne traite bien entendu pas d’amour. Le sirventés peut servir à informer à propos des guerres imminentes, à appeler à la croisade… Selon Abel-François Villemain, ce sont « les pièces diplomatiques du temps. »
Cette forme a été reprise par les trouvères de langue d’oïl sous le nom de « serventois ».
Voici un sirventés de Pèire Cardenal, nommé Un sirventes novel vueill comensar, dans lequel on retrouve des éléments liés au catharisme (il s’agit d’un des 3 textes de Cardenal dont on ait gardé la mélodie) :
Aussi, la dernière fois, je vous avait proposé d’écouter un sirventés de Guilhem Figueira (D’un sirventes far en est son que m’agensa). Guilhem Figueira est connu pour ses sirventés quelque peu violents, s’attaquant au Pape en personne par exemple.
L’alba (« aube » en français), est la chanson du troubadour ne souhaitant pas se séparer de son amante à l’aube. Relativisons toutefois : bien souvent, l’amante est déjà mariée, et le texte est écrit pour des raisons plus diplomatiques qu’amoureuses. Il s’agit là d’un amour dans l’écriture plutôt qu’une écriture de l’amour.
La tenson est une forme parfois improvisée de joute verbale entre deux troubadours, souvent autour d’une thématique philosophique du style « qu’est-ce que l’amour », « qu’est-ce que l’art »…
Les vidas ne sont souvent pas des textes chantés. Il s’agit de textes biographiques contant la vie d’un troubadour écrits par un autre troubadour. Ils sont objectifs et fiables, ce qui en font de très bonnes sources historiques pour connaître les troubadours.
Les troubadours, n’écrivant pas pour le peuple, avaient une écriture assez raffinée. Cepedant, chaque troubadour était rattaché à un « niveau de compréhension » différent. Attention, ce ne sont pas des niveaux de qualité : la difficulté de compréhension d’un texte n’en fait pas un texte de meilleure qualité.
Dans un trobar clar, le sens du texte est évident, sans recours à des sous-entendus ou à des jeux de mots. Pèire Cardenal est adpete de ce style, et son sirventés plus haut en est un exemple.
Ce trobar fait appel à des connaissances particulières pour être compris (politiques, mythologiques, héraldiques…). Un exemple est celui de Rimbaut d’Orange, ses textes ayant une certaine élégance de la difficulté.
Un autre exemple est celui d’Arnaut Daniel. Ses textes suivent une structure qui obéit à un modèle mathématique via ses rimes :
Chaque lettre correspond à une rime particulière dans le texte, les traits et flèches montrant les relations entre eux. Crédit d’image : Robert Lafont, Histoire et anthologie de la littérature occitane, Tome I (L’âge classique – 1000-1520), Les Presses du Languedoc, 1997, page 99.
Cette structure est visible dans ce texte, le poème Ló ferm voler qu’el còr m’intra, que vous pouvez également écouter :
Le trobar clus est un texte très symbolique, extrêmement fermé et utilisant un très grand nombre de références littéraires, donc très difficile à comprendre. Cf. plus bas (section « Marcabrun ») pour un peu plus de détails et d’exemples.
Les troubadours ont progressivement, notemment au XIIe siècle, développé toute une philosophie de vie autour de la création artistique, qu’ils appellent « paratge ». Cette philosophie repose sur pluseurs points :
Cette philosophie va fortement influencer la noblesse occitane, qui va s’organiser autour de la vie artistique. Cela mènera à la création, au XIVe siècle à Toulouse, de l’acadèmia dels Jòcs Florals (l’académie des Jeux Floraux), une des plus anciennes sociétés littéraires encore en activité, récompensant chaque année les meilleures poésies en Occitan (maintenant en Occitan ou en Français). J’aurai également l’occasion d’en reparler.
Marcabru (Marcabrun), enluminure. Crédit d’image : Chansionnier Provençal, folio 102r sur Gallica / Bibliothèque nationale de France.
Marcabru (Marcabrun) (aussi connu sous le sobriquet Pan-perdut, « pain perdu ») est un troubadour originaire de Lomagne (Lomanha, région historique à cheval entre les actuels départements du Gers et de Tarn-et-Garonne), né vers 1110 et mort vers 1150. D’origine modeste, il devient d’abord joglar puis, par son talent artistique, il est promu poète officiel de Guilhem VIII de Peitius e X d’Aquitània (à ne pas confondre avec le premier troubadour, Guilhem VII de Peitius e IX d’Aquitània). Il est alors protégé de Louix VII de France, d’Alphonse Ier de Portugal, de Raimond Bérenger IV de Barcelone et d’Alphonse VII de Castille.
Il est adepte du trobar clus (cf. plus haut) :
« Il affectionne les mots rares, les doubles-sens, les contrepèteries, les jeux de mots, les allusions érotiques, les sous-entendus équivoques, et les rimes riches. »
– Georges Passerat in Dix siècles de vie littéraire en Tarn-et-Garonne, Association des amis de la Bibliothèque Centrale de Prêt de Tarn-et-Garonne, 1988, page 64
Contrairement à la majorité des troubadours, il s’oppose à l’amour courtois, car il trouve que ce-dernier favorise l’adultère.
L’une de ses œuvres les plus célèbres est nommée Pax in nomine Domini !. Il s’agit d’un appel à une croisade en Orient :
« Le poème […] présente un grand intérêt historique : il montre comment était vécue spirituellement la communauté chrétienne et féodale, de l’Europe à la Palestine, et quel rêle jouaient les troubadours, poètes officiels, dans cette unité. Marcabru prend à témoin Antioche, c’est-à-dire Raimond, frère de Guilhem X, qui en était le maître, pour déplorer la perte subie en Espagne. Il s’adresse à l’Aquitaine et au roi de France pour les pousser à la lutte pour la foi. Il ressent la pression musulmane égale sur Damas et sur l’Èbre. Sa tâche est de montrer qu’il y a autant de mérite chrétien à combattre en Espagne qu’en Orient.
« L’intérêt littéraire n’est pas moindre. Le poète se hausse jusqu’aux plus hauts sommets par l’invention et l’utilisation magnifiquement cohérente de l’image du lavoir.
« La mélodie est une des plus belles qui nous aient été conservées du XIIe siècle. »
– Robert Lafont, Histoire et anthologie de la littérature occitane, Tome I (L’âge classique – 1000-1520), Les Presses du Languedoc, 1997, page 40
Vous pouvez lire ici le texte intégral du poème en occitan médiéval accompagné d’une traduction en anglais.
On remarquera qu’au deuxième vers, Marcabrun nous dit « Fetz Marcabrus los motz […] », ce qui signifie « Marcabrun écrivit ces mots » : c’est donc un sirventés, et l’auteur ne parle qu’en son nom.
Béatrice de Die (Beatritz de Diá), la plus connue des trobairitz. Enluminure. Crédit d’image : Recueil des poésies des troubadours, contenant leurs vies, Auteur Inconnu, sur Gallica / Bibliothèque nationale de France, folio 141r.
J’ai eu l’occasion de la mentionner dans la chronique précédente : Beatriz de Diá est une trobairitz provençale qui vécut au XIIe et peut-être au XIIIe siècle. Sa « vida » (voir plus haut) tient en seulement deux phrases :
La comtessa de Dia si fo moiller d’En Guillem de Peitieus, bella domna e bona. Et enamoret se d’En Raembaut d’Aurenga, e fetz de lui maintas bonas chanssos e bellas, segon que vos poiretz vezer et entendre aissi.
Ce que l’on pourrait traduire par :
La comtesse de Die épousa Guillaume de Poitiers ; elle était belle et bonne. Elle devint amoureuse du seigneur Raimbaut d'Orange, et fit à son sujet maintes bonnes poésies.
Le Guillaume de Poitiers en question n’est aucun des Guillaume de Poitiers que l’on a rencontré jusqu’à présent : il s’agit de Guillaume Ier de Poitiers-Valentinois.
Sa chanson la plus connue, seul texte d’une trobairitz dont on ait la mélodie, est la chanson « A chantar m’èr de ço quieu non volria ». Dans cette chanson, elle chante les hautes qualités morales de l’homme qu’elle aime, retournant le paradigme troubadouresque tout en reprenant opportunément le vocabulaire et les règles de la fin’ amor.
Les troubadours eurent une importance capitale dans l’histoire de l’Occitanie. S’il y a aujourd’hui une culture occitane, alors celle-ci est très certainement née grâce aux troubadours. Ils furent aussi, comme j’ai pu le dire la dernière fois, très influents dans le monde occidental, avec leurs successeurs trouvères de langue d’oïl, minnesänger de langue allemande, des influences en Italie…
En plus des œuvres que j’ai cité, j’ai largement utilisé mes cours d’Occitan LV2 au lycée comme source. Une version audio enregistrée pour le confinement peut être retrouvée ici.