Article écrit par Raphaël Boué-Morel
Adieusiatz ! Aujourd’hui dans les Cronicas d’Occitània, je vous propose de découvrir l’histoire des troubadours (en Occitan : trobadors, prononcé troubadouss).
Guillaume VII de Poitiers et IX d’Aquitaine (Guilhem VII de Peitius e IX d’Aquitània), premier troubadour. Enluminure. Crédit d’image : Recueil des poésies des troubadours, contenant leurs vies, Auteur Inconnu, sur Gallica, folio 142v. Vous avez déjà vu cette image, je sais, ça s’appelle du recyclage et le recyclage, c’est écologique.
Commençons déjà par faire le ménage des préjugés et autres idées reçues tenaces qui existent au sujet des troubadours. En plus, heureux hasard du calendrier, Max Bird a repris ses vidéos (allez les voir, elles sont cool) ! Alors, comme il le dit si bien, « reprenons depuis le début » (tornam prendre a la debuta) :
« I a res de mas fals » (il n’y a rien de plus faux), pour citer mon professeur d’Occitan au lycée, interviewé par France 3 Occitanie pour l’émission Viure al País.
Les troubadours étaient tous des nobles. Ils écrivaient leurs textes mais ne les jouaient que très rarement, et ils laissaient leurs joglars (jongleurs) – un seul par troubadour – se promener de cour en cour pour chanter leurs textes. Ces joglars sont souvent multidisciplinaires : ils chantent, content, font des acrobaties… Aussi, ces joglars ne sont pas tenus responsables du contenu des textes des troubadours.
Notez d’ailleurs que la confusion ne date pas d’hier… Déjà au XIIIe siècle, le troubadour Guiraut Riquièr demande au roi d’Aragon de fixer le vocabulaire afin de ne plus être mis dans le même panier que les joglars.
Joglars. Crédit d’image : Domaine public, via Wikimédia Commons.
Là encore, c’est faux, du moins dans un premier temps. Les troubadours écrivaient pour la haute société et leurs textes traitaient de problèmes rencontrés uniquement par la noblesse, et parlaient parfois de personnes connues seulement de la noblesse. Toutefois, c’est mai o mens (plus ou moins) la première fois que de la littérature est produite en une autre langue que le Latin, ce qui eut pour effet de la rendre compréhensible par tous, bien que le public visé reste la noblesse. De fait, certains troubadours étaient connus du peuple.
Vers la fin du mouvement des troubadours, quelques non-nobles devinrent également troubadours. Ils écrivaient tout de même pour les nobles, et baignaient en général déjà dans le mileu social de la noblesse.
Non, et les troubadouresses étaient nommées trobairitz. Citons par exemple Béatrice de Die (Beatritz de Diá), Lisa de Londres (Lisa de Londres) (qui ne vient pas de Londres mais vraisemblablement de l’Hérault), Alamande (Na Alamanda), etc.
Béatrice de Die (Beatritz de Diá), la plus connue des trobairitz. Enluminure. Crédit d’image : Recueil des poésies des troubadours, contenant leurs vies, Auteur Inconnu, sur Gallica, folio 141r.
Que ce soit en terme scientifique ou en terme artistique, on ne peut pas dire que le Moyen-Âge (Edat Mejana) soit pauvre en découvertes et créations. Citons Chrétien de Troyes, Tristan et Yseult, ou encore bien entendu l’œuvre des Troubadours que nous sommes en train discuter. Dans un domaine plus scientifique ou technique, n’oublions pas l’invention de l’imprimerie, ni l’ingéniosité des architectes de l’époque qui parvenaient à construire des cathédrales, des ponts, des moulins… Et n’oublions pas non plus les révolutions scientifiques qui se déroulaient en-dehors de l’occident !
Le troubadour est, éthymologiquement, « celui qui trouve » (du verbe trobar, « trouver »).
Le premier troubadour était Guillaume VII de Poitiers et IX d’Aquitaine (Guilhem VII de Peitius e IX d’Aquitània), que l’on va appeler plus simplement Guillaume de Poitiers (Guilhem de Peitius). Guillaume de Poitiers, né le 22 octoble 1071 et mort le 10 février 1126, a participé à la croisade de Jérusalem. Bien qu’on n’en soit pas certains et que ce soit de plus en plus débattu, il est possible qu’il se soit inspiré de la poésie orientale pour écrire ses textes. Il est possible aussi qu’il se soit plutôt inspiré de ce qu’il se faisait dans le milieu ecclésiastique. Ce dont on est sûrs, c’est que la musique vient effectivement du monde arabo-musulman : le luth provient de l’oud (عُود), le rebec provient, selon les sources, du raloub (رباب) ou du rabâb (ربابة), le bendir provient du… bendīr (بندير), etc. (Mes sources de mots arabes semblent peu fiables, je laisserai les arabophones d’entre vous me corriger et je ferai un erratum dans deux semaines).
Oud (عُود). Crédit d’image : Céréales Killer at fr.wikipedia, CC BY-SA 3.0, via Wikimédia Commons.
Joueur de luth. Remarquez la ressemblance entre le luth et l’oud. Crédit d’image : Portrait de Charles Mouton, François de Troy, Domaine public, via Wikimédia Commons.
La naissance du mouvement troubadouresque répond à une nécessité d’occuper la noblesse de l’époque alors que l’Occitanie traverse une certaine période de paix. Elle permet en particulier aux cadets (fun fact : le mot cadet vient de l’Occitan) de s’orienter dans un autre domaine que l’armée ou la religion. Elle s’appuie aussi sur la volonté de construire une identité culturelle propre, profitant d’un renouvellement des idées à cette époque.
L’usage de l’Occitan, langue vernaculaire, est assez nouveau pour l’époque. En effet, à ce moment-là, l’Église (qui parlait uniquement le Latin) exerçait un pouvoir absolue sur la vie et la pensée. Parler l’Occitan, la langue du peuple, prend alors le contrepied de ce monopole. Notons également qu’à l’époque, la langue ne s’appelait pas encore « Occitan » : on parlait plus volontiers de plana lenga romana (simple langue romane) ou de Lenga d’Òc – ces deux termes ayant été introduits par le troubadour Jaufré Rudèu (Jaufré Rudel) au XIIe siècle –, ou encore de lemosin ou de proensal (sic).
D’autres nouveautés notables incluent le fait que les textes soient rédigés non-anonymement, ou encore le fait que les troubadours soient à la fois auteurs de leurs textes et compositeurs de la mélodie sur laquelle ils sont interprétés.
Mentionnons aussi la fin’ amor, ou « amour courtois », concept majeur et extrêmement central dans l’œuvre des troubadours, que nous développerons dans deux semaines.
Les troubadours disparurent au XIIIe/XIVe siècle avec l’intégration des différents comtés d’Occitanie dans le royaume de France. Ils furent relativements oubliés avant d’être redécouverts par les Romantiques au XIXe siècle. Cependant, ils eurent un fort impact dans la culture médiévale : les troubadours inspirèrent en partie les trouvères de langue d’Oïl, les Minnesänger germaniques… Comme le disait Robert Lafont, spécialiste de littérature occitane au XXe siècle, « l’Europe des poètes est née occitane ».
Comme petit exemple de musique troubadouresque, voici D’un sirventes far en est son que m’agensa, un sirventés de Guilhem Figueira joué et interprété par Gérard Zuchetto, Patrice Brient et Jacques Khoudir :
Gérard Zuchetto est un musicien, spécialiste du genre troubadouresque, qui a réalisé plusieurs travaux de reconstitution fidèle de la musique des troubadours.
Dans deux semaines, nous présenterons la fin’ amor, nous verrons les différentes formes littéraires que prend le genre troubadouresque, nous parlerons des classifications des différents « trobars » et nous discuterons de la philosophie de vie des troubadours.
Si ce n’est pas fait, courez lire le hors-série de cette semaine qui parle d’un sujet de société très important ! Et lisez aussi le reste de la LH, il y a d’excellents articles :)
Mercés plan, e a dins doas setmanas per la seguida !