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Cronicas d’Occitània [02] – La lenga

Cronicas d’Occitània [02] – La lenga

Article écrit par Raphaël Boué-Morel

Adieusiatz ! Aujourd'hui dans les Cronicas d’Occitània, une introduction à la langue Occitane et à son histoire.

Istòria

L’Occitan est une langue romane : il descend du Latin populaire, qui fut importé par les Romains lors de leur conquête de la Gaule. Les langues d’Occitanie avant l’invasion Romaine étaient probablement des langues celtes et bascoïdes. Ces parlers furent d’abord mêlés au Latin populaire (et aussi au Latin classique, présent dans la région car elle était très stratégique pour l’Empire Romain), puis au Gotique après la chute de l’Empire Romain d’Occident et les invasions germaniques (en particulier l’invasion wisigothe).

Extension territoriale maximale de l’Occitan (2 : trait pointillé rouge), extension actuelle (1 : trait plein rouge). Crédit d’image : Jfblanc, CC BY-SA 4.0, via Wikimédia Commons.

L’Occitan se forme alors sur ces fondements, jusqu’à devenir, dès le XIe siècle, une langue concurrente du Latin notamment dans l’administration. C’est au XIe siècle également que commence l’ère des Troubadours (Trobadors), avec Guillaume VII de Poitiers (Guilhem VII de Peitius), duc d’Aquitaine. J’en consacrerai un futur épisode de ces chroniques, mais pour faire court, les Troubadours vont fortement contribuer au rayonnement de l’Occitan dans les cours d’Europe : celles d’Occitanie bien sûr mais également en Angleterre, au Portugal, en Hongrie, dans le Caucase… Tant et si bien qu’à compter du XIIIe siècle, l’Occitan commence à être utilisé pour rédiger des traités scientifiques et pour des échanges commerciaux internationaux.

Guillaume VII de Poitiers et IX d’Aquitaine (Guilhem VII de Peitius e IX d'Aquitània), premier troubadour. Enluminure. Crédit d’image : Recueil des poésies des troubadours, contenant leurs vies, Auteur Inconnu, sur Gallica, folio 142v.

L’Occitan a par la suite continué à être parlé, bien que déclinant dans l’administration au profit du Français (ce qui fut officialisé par l’ordonnance de Villers-Cotterêts). C’est à la fin du XIXe siècle que commencent les politiques linguicides portées par le gouvernement français, visant toutes les langues régionales. Parmi elles, la Vergonha (« honte » en Occitan), interdisant aux enfants de parler leur langue à l’école, même dans la cour de récréation, sous peine de sanctions parfois violentes :

« Mes grands-parents aussi parlent breton, mais pas avec moi. Quand ils étaient petits, on leur tapait sur les doigts si un mot de breton leur échappait. À l'époque, le français de la République une et indivisible devait régner dans toutes les écoles, et les récalcitrants étaient humiliés, un sabot autour du cou, ou à genoux sur une règle, sous le panneau : « Défense de cracher par terre et de parler breton ». Alors, certains anciens ne veulent pas transmettre aux enfants cette langue qui attire des ennuis. » (Françoise Viol, pour le journal occitan Lo Hialat)

C’était bien entendu également le cas en Occitanie.

« Parlez français, soyez propres » sur le mur de l’école d’Ayguatébia-Talau (Pyrénées-Orientales). Crédit d’image : PimPamPoom, Domaine public, via Wikimédia Commons.

Alors qu’à la fin du XIXe siècle la quasi-totalité de la population occitane parlait l’Occitan (et entre 40 % et 90 % d’entre eux qui ne connaissaient pas le Français), le nombre de locuteurs tombe à 1 ou 2 millions actuellement, plaçant la langue dans le statut « vulnérable ».

Aujourd’hui, des initiatives ayant pour but de faire revivre la langue fleurissent : des écoles bilingues (Calandretas) voient le jour, l’Occitan est proposé comme LV2 dans de nombreux collèges et lycées, le journal télévisé de France 3 Occitanie propose les émissions Viure al País et l’Edicion Occitana entièrement en Occitan (et sous-titrées en français pour ceux qui ne le parlent pas), et certaines communes mettent en place des panneaux de rues bilingues voire enregistrent des annonces sonores bilingues pour leurs transports en commun, notamment le métro de Toulouse, son tramway et son téléphérique.

Panneau de rue bilingue Français/Occitan languedocien à Toulouse (Haute-Garonne). On remarquera que la plaque occitane indique plus d’informations historiques (et on remarquera aussi la mauvaise retranscription du nom de la rue en français, qui s’est opérée par déformation du nom au fil des siècles). Crédit d’image : Didier Descouens, CC BY-SA 4.0, via Wikimédia Commons.

Panneau bilingue Français/Occitan béarnais d’entrée de commune à Laruns (Pyrénées-Atlantiques) (allez à Laruns, c’est très joli – et goûtez l’Ossau-Iraty qui est un excellent fromage). Crédit d’image : France64160, CC BY-SA 3.0, via Wikimédia Commons.

Pour finir, l’Occitan est une langue officielle en Catalogne espagnole (car parlée dans le Val d’Aran), ainsi qu’en Italie (car parlée dans les « Vallées occitanes » des Alpes Italiennes). Contrairement aux occitanophones Français et Monégasques, les occitanophones Espagnols et Italiens ont donc le droit de parler Occitan avec leur Administration.

Panneaux indicatifs intégralement en Occitan aranais dans le Val d’Aran (Catalogne espagnole). Crédit d’image : I, Icmontreal, CC BY-SA 3.0, via Wikimédia Commons.

Prononciacion

J’ai vu beaucoup de personnes lire l’Occitan à l’espagnole, voici donc un court cours de prononciation de l’Occitan pour briller en société.

Tout d’abord, deux principales normes graphiques coexistent aujourd’hui en Occitan : la norme mistalienne (class. : Nòrma mistralenca, mistr. : Normo mistralenco), utilisée pour l’écriture du Provençal, et la norme dite « classique » (class. : Nòrma classica, mistr. : Normo classico), utilisée pour les autres dialectes. La norme mistralienne fut introduite par le Félibrige (class. : Felibritge, mistr. : Felibrige) et notamment par Joseph Roumanille puis Frédéric Mistral (seule personne à avoir reçu le prix Nobel (Prèmi Nobel) de littérature pour une œuvre en Occitan). Elle est assez proche des règles de prononciation françaises et je n’en parlerai pas ici.

Panneau bilingue Français/Occitan provençal en graphie mistralienne d’entrée de commune à Mons (Var). On notera la présence de neige en Provence, qui pourrait à elle seule constituer un article de Télécomplot, si ça existait encore… Crédit d’image : © Michel Royon, CC BY-SA 3.0, via Wikimédia Commons.

Concentrons-nous alors sur la norme classique, élaborée en se basant sur l’orthographe des Troubadours, entre autres. Je détaillerai ici surtout la prononciation du languedocien, mais de légères variations de prononciation existent d’un dialecte à l’autre.

Vocalas (voyelles)

Les lettres accentuées (à, è, ò, á, é, í, ó, ú) indiquent la position de l’accent tonique s’il n’est pas régulier. Il ne peut donc y avoir qu’un seul accent au plus par mot. L’accent tonique régulier est placé généralement sur l’avant-dernière syllable des mots longs, ou sur la dernière syllabe des mots courts.

  • Le a se prononce /a/, comme en français, sauf s’il est final, auquel cas il se prononce /ɔ/ (un son à mi-chemin entre le a et le o, comme le o de « rose » si vous le prononcez avec l’accent du Midi). Si un a est suivi d’un s final, il se prononce aussi /ɔ/. ;
  • Le á se prononce toujours /ɔ/ ;
  • Le à se prononce toujours /a/, même s’il est final ;
  • Le e et le é se prononcent /e/, c’est-à-dire comme le « é » français ;
  • Le è se prononce /ɛ/ comme le « è » français ;
  • Le i et le í se prononcent /i/ et parfois /j/ avant ou après une autre voyelle ;
  • Le o et le ó se prononcent /u/, c’est-à-dire comme le « ou » français, et non comme le « o » français. Le mot « cosina » se prononce donc « cousinɔ » ;
  • Le ò se prononce /ɔ/, comme le a final ;
  • Le u se prononce /y/, comme en français ;
  • Le y (uniquement dans les mots empruntés) se prononce comme dans la langue à laquelle le mot est emprunté.

Consonantas (consonnes)

La plupart des consonnes se prononcent comme en français, à l’exception :

  • Du b final, qui se prononce /p/ ;
  • Du digramme bt qui se prononce /tt/ ;
  • Du digramme cc qui, placé avant un e ou un i, se prononce /t͡s/ ;
  • Du digramme ch qui se prononce /t͡ʃ/ (c’est-à-dire comme un « tch » en français) ;
  • Du d final qui se prononce /t/ ;
  • Du g qui, placé avant un e ou un i, se prononce /d͡ʒ/ (c’est-à-dire comme « dj » en français) ;
  • Du h qui, en gascon, est aspiré ;
  • Du j qui se prononce aussi /d͡ʒ/ ;
  • Du digramme lh (lisez la LH) qui se prononce /ʎ/ (un L mouillé, sans équivalent en français…) ;
  • Du m qui, avant une consonne autre que m, b ou p ou s’il est final, se prononce /n/ ;
  • Du n qui, avant m, b ou p, se prononce /m/ ;
  • Du n final après une voyelle, qui est muet ;
  • Des digrammes nt et nd qui, s’ils sont finaux, se prononcent /n/ ;
  • Du digramme nh qui se prononce /ɲ/, c’est-à-dire comme le « gn » en français ;
  • Du r qui se prononce /ɾ/, c’est-à-dire un r battu (et non roulé). Pour les hispanophones d’entre vous, c’est le r de « pero ». Pour les weebs : c’est le r japonais ;
  • Du digramme sh qui se prononce /ʃ/, comme le « ch » français ;
  • Des digrammes tl, tn et tm qui se prononcent /ll/, /nn/ et /mm/ ;
  • Du digramme tz qui, s’il est final ou entre deux voyelles, se prononce /t͡s/ ;
  • Du v qui se prononce /b/ ;
  • Du z qui, s’il est final, se prononce /s/.

Bon, en finissant la liste, je ne sais pas pourquoi j’ai dit « la plupart des consonnes se prononcent comme en français » plus haut. Et encore, je n’ai pas mis toutes les exceptions…

Petit fun fact, la prononciation des digrammes « lh » et « nh » sont identiques en Portugais, et ce n’est pas un hasard : les portugais ont tout simplement emprunté ces digrammes à l’Occitan au XIIIe siècle.

Dernière chose : un tréma peut être utilisé pour faire prononcer une voyelle qui ne le serait pas sinon. Par exemple, le mot « bilingüe » se prononce /bilingwe/ et non /bilinge/.

Accent tonique

Comme je l’ai dit plus haut, l’accent tonique régulier est placé généralement sur l’avant-dernière syllable des mots longs, ou sur la dernière syllabe des mots courts, et peut être déplacé en mettant des accents sur les lettres. L’accent tonique est très important en Occitan et peut être vecteur de sens. Par exemple, les mots « libraria » et « librària » ne veulent pas dire la même chose ! « Libraria » signifie « Librairie » tandis que « labrària » signifie « libraire ».

Libraria :

Librària :

Un pauc de vocabulari

Eh, vous n’allez pas repartir sans un peu de vocabulaire, quand même !

Un peu d’éléments de conversation :

Languedocien Gascon* Français
Adieusiatz Adishatz Bonjour/Aurevoir (formel)
Adieu Adieu Salut (informel)
Cossí vas ? Coma vas ? Comment vas-tu ?
Vau plan e tu ? idem Je vais bien et toi ?
Ieu tanben, vau plan. Jo tanben, vau plan. Moi aussi, je vais bien.
Me soni Rafèu / M’apèli Rafèu M’apèri Rafèu Je m’appelle Raphaël
E tu, cossí t’apèlas ? E tu, coma t’apèras ? Et toi, comment t’appelles-tu ?
Veni de Tolosa Vieni de Tolosa Je viens de Toulouse
E tu, d’ont venes ? E tu, d’entà on vienes ? Et toi, d’où viens-tu ?
Òc idem Oui
Non idem Non

Notes : * Le « jo » gascon se prononce /yu/ (« you ») * Le mot « tanben » se prononce /tabe/ (« tabé »)

Notez d’ailleurs que le mot « Occitan » provient de « langue d’Oc », qui vient du mot « Òc » ! Au passage, « Òc » a une prononciation irrégulière (le -c est exceptionnellement muet).

Des spécialités culinaires :

Languedocien Gascon* Français
Cassolet / Caçolet idem Cassoulet
Formatge Hormatge Fromage
Ensalada landesa idem Salade landaise
Cambajon de Baiona idem Jambon de Bayonne
Garbura idem Garbure (goûtez, c’est délicieux)
Salsissa de Tolosa Sausissa de Tolosa Saucisse de Toulouse
Alh blanc de Lomanha idem Ail blanc de Lomagne
Ratatolha idem Ratatouille
Olivas idem Olives
Fragosta Aligardon Framboise
Bolhabaissa idem Bouillabaisse
Pisto idem Pistou / Pesto
Bonbon a la violeta de Tolosa idem Bonbon à la violette de Toulouse

Voilà, j’ai faim maintenant.

Cassolet de Castèlneu d'Arri (Cassoulet de Castelnaudary). Crédit d’image : Diru, CC BY-SA 3.0, via Wikimédia Commons.

Du vocabulaire géographique :

Languedocien Gascon* Français
Montanha idem Montagne
Pirenèus idem Pyrénées
Alps Aups Alpes
Mar granda Mar grana Océan Atlantique
Mar Mediterranèa idem Mer Méditerranée
Garona idem Garonne
Ròse idem Rhône
Canal del Miègjorn Canau deu Mieijorn Canal du Midi
Tolosa idem Toulouse
Bordèu idem Bordeaux
Marselha idem Marseille
Niça idem Nice
Clarmont-Ferrand idem Clermont-Ferrand
Belmont-de-Lomanha Bèumont-de-Lomanha Beaumont-de-Lomagne**
Gasconha idem Gascogne
Lengadòc idem Languedoc
Provença idem Provence
Guiana idem Guyenne

Et évidemment, que serait le vocabulaire Occitan sans ses jurons et insultes ?

Languedocien Gascon* Français
Macarèl ! idem « interj. Exprime l’étonnement, l’admiration, l’irritation (le sens initial du mot est oublié). » (Diccionari del Congrès Permanent de la Lenga Occitana)
Coquin de Dieu ! idem Ouais je vais pas traduire mais c’est blasphématoire…
Putanièr ! (se ditz pas) Putain !
Mila Dieu ! Mila Diu ! Vingt dieux ! (enfin on dit « mille » en Occitan)
Filh de puta ! Hilh de puta ! C’est plutôt clair non ? On s’en sert aussi comme interjection et pas seulement comme insulte
Piòt (se ditz pas) Idiot, imbécile (à l’origine, ça signifie dindon)
Colhon, Colhon de la Luna idem Idiot, imbécile, couillon, couillon de la Lune (à l’origine, ça signifie petit testicule)

Bien sûr, on peut combiner comme on veut : « Macarèl de coquin de Dieu ! », « Putanièr de macarèl ! », etc. Note : parmi cette liste, seul « colhon » peut être dit aux enfants (los mainatges) et devient alors affectif.

Bon, c’est déjà pas mal ! J’espère que vous avez apprécié cet article, et je vous dit al còp que ven (à la prochaine) pour un nouvel épisode des Cronicas d’Occitània. Adieusiatz e bon dimenge !

* Gascon approximatif
** Melhora vila del monde